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"On a vu quelquefois, j'en conviens, des hommes d'une trempe privilégiée, d'une force d'âme peu commune, qui, sans étude, mais doués d'un naturel presque divin, sont devenus par eux-mêmes des modèles de sagesse et de justice. J'ajoute même que la nature sans instruction a plus souvent conduit à la gloire et à la vertu que l'instruction sans la nature; mais je soutiens en même temps que le naturel le plus heureux et le plus riche de son propre fonds se perfectionne et s'enrichit encore par l'étude, et qu'il résulte presque toujours de leur concours mutuel je ne sais quoi d'extraordinaire et de parfait. Tel on vit, du temps de nos pères, l'immortel Scipion; tels furent les Lélius, les Furius, ces rares exemples de modération et de sagesse; tel fut le vieux Caton, ce personnage si ferme et le plus savant de son siècle. Sans doute, s'ils n'avaient trouvé, pour la connaissance et la pratique de la vertu, aucun secours dans les lettres, jamais ils ne se fussent appliqués à leur culture."
Attestation d’Oriane (crayon de couleur rose): n’est-ce pas tout le portrait du Général tel que je l’ai connu? Ce passage devrait figurer en tête de mon œuvre puis introduire lentement d’autres nuances, des réserves, montrant comment, peu à peu, le pouvoir, la flagornerie des flatteurs, les nécessités pragmatiques de la vie politique l’ont dénaturé, ramené vers un être plus trouble, déchiré entre le poids de ses responsabilités et son honnêteté initiale.
Note du copiste: on peut, avec quelque astuce, trouver le contexte de cette citation dans un site qui propose beaucoup de textes numérisés: Les antres de l'almasty.
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"Après avoir dormi dans la rade de Cirelle, nous en partons à sept heures du matin; nous traversons le golfe de Policastro, nous avons eu bon vent pendant une heure, mais la mer devient grosse, et à force de rames nous arrivons à cinq heures du soir dans une petite rade, au milieu des rochers, où nous mettons pied à terre, nos marins ayant grand besoin de repos, après avoir ramé toute la journée par un temps chaud et lourd; le vent du midi ayant assez de force pour échauffer l'atmosphère, mais pas assez pour nous pousser.
Dans la nuit le temps change, se met à la traverse qui nous amène une pluie abondante; elle cesse à deux reprises le matin; à peine nous disposions-nous à partir, qu'elle reprend encore; cependant à sept heures et demie nous partons en quittant cette rade, nommée Linfreschi.
Mais à peine avons-nous fait un mille, que nos matelots, effrayés par des vagues menaçantes et un nuage énorme que poussait vers nous le vent contraire, sont obligés de virer de bord; nous vîmes alors le plus bel arc-en-ciel que j'ai vu de ma vie; le demi-cercle était complet et ses couleurs des plus vives.
La barque des Siciliens qui nous suivait imite notre manœuvre, et nous rentrons avec ensemble dans la rade de Linfreschi que nous venions de quitter.
Nous sommes réduits à passer la journée et la nuit dans ce beau port de mer, d'où il n'y a pas moyen de sortir pour se promener sur des rochers à pic entourés d'affreux précipices. Il n'y a qu'une maison de paysan où nous trouvons des œufs pour tout potage."
Attestation d’Oriane (Stylomine rouge): certainement un de mes plus mauvais souvenirs de vacances. Cet été-là, le Général, qui n’était encore que capitaine, avait décidé que nous irions en mer sur le yacht qu’avait proposé de lui prêter un de ses frères passionné de navigation et qui avait déjà fait plusieurs fois le tour du monde… Mais le Général n’était pas un navigateur accompli et, cette sortie au Sud de l’Italie, qui aurait pu être un plaisir, a manqué tourner au désastre et reste un cauchemar.
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"Mais ce prince était un chef-d'oeuvre de la nature; ce qu'il avait de moins admirable, c'était d'être l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul; il avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière, de s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée, et enfin un air dans toute sa personne qui faisait qu'on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait."
Attestation d’Oriane (crayon de papier rouge): tout le portrait du Saint-Loup de Marc Hodges que je souhaiterais reprendre pour décrire mon priopre personnage de Saint-Loup que l'on retrouve d'ailleurs dans une autre œuvre de Marc Hodges puisque sa Disparition du Général Proust s'inspire directement de ma vie. Les personnages se correspondent totalement sur ce plan. Pour le reste ils diffèrent car c’est la vie elle-même qui les a amenés à être différents sous l’influence des événements que chacun a pu vivre.
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"Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d'autres jardiniers que la nature, respirent une haleine sauvage, qui réveille et satisfait l'odorat; là l'incarnat d'une rose sur l'églantier, et l'azur éclatant d'une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, vous font juger qu'elles sont toutes deux plus belles l'une que l'autre; là le printemps compose toutes les saisons; là ne germe point de plante vénéneuse que sa naissance ne trahisse sa conservation; là les ruisseaux racontent leurs voyages aux cailloux; là mille petites voix emplumées font retentir la forêt au bruit de leurs chansons; et la trémoussante assemblée de ces gosiers mélodieux est si générale qu'il semble que chaque feuille dans le bois ait pris la langue et la figure d'un rossignol; écho prend tant de plaisir à leurs airs qu'on dirait à les lui entendre répéter qu'elle ait envie de les apprendre. À côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures que le printemps attache à cent petites fleurs égare les nuances l'une dans l'autre et ces fleurs agitées semblent courir après elles-mêmes pour échapper aux caresses du vent."
Attestation d’Oriane (encre bleue): c’est un matin d’été, je me promène alors dans la campagne normande avec celui qui allait devenir mon mari, puis général. Nous commençons à tomber amoureux l’un de l’autre et, même si cet état ne va durer que quelques années, il n’en est pas moins réel : le monde nous semble merveilleux. Séduit par la beauté du paysage, il ose, pour la première fois me prendre la main en me regardant dans les yeux.
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"Pour n'avoir pas à prononcer un nom aussi clinquant que le sien, tout le monde l'appelait Gilberte, ce qui pouvait laisser entendre qu'elle était l'amie de tout le monde. D'ailleurs elle l'était, sauf des gens qui ne voulaient point. Car elle était la bonté même. Mais, des moralistes l'eussent peut-être déploré pour la Bonté. A cause de la liberté de ses moeurs, certaines maisons lui étaient hostiles. Arrière-petite-fille d'un maréchal de l'Empire, elle avait épousé le descendant d'un autre maréchal. De tous ceux qui connaissaient sa femme, le comte de Norpois était le seul qui ne fût pas intime avec elle. D'ailleurs, elle ne dérangeait pas ce prince, que la jeunesse croyait mort, tant il faisait peu de bruit: il consacrait sa vie à l'amélioration de la race chevaline. Gilberte tenait-elle de son ancêtre le maréchal Radout, commis-boucher dans son âge tendre, cette carnation trop riche, cette chevelure crêpelée, dont on se demande si elles ne résultent pas du voisinage des viandes crues? Bonne femme, bonne fille, elle prévenait en sa faveur les gens du commun qui la trouvaient belle femme. Bonne fille, et même bonne arrière-petite-fille, puisque, loin de renier ses origines, elle rendait hommage au maréchal jusque dans ses amours. Elle n'avait le goût que de la santé des Halles, et on lui reprochait d'avoir des appétits malsains!"
Attestation d’Oriane (encre mauve): telle était bien en effet Gilberte et telle était sa réputation, je peux en attester ici. Quant au style Proust et Radiguet sont bien des contemporains et, si je me sers d’eux, je revendique le droit à la réécriture. J’avoue cependant que la densité de cette écriture, nerveuse, précise, est bien agréable. A suivre…
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"Il y a tout plein de femmes imprudentes qui s’imaginent que, pourvu qu’elles n’en viennent pas au fait avec un amant, elles peuvent sans offenser leur époux se permettre au moins un commerce de galanterie, et il en résulte souvent de cette manière de voir les choses des suites plus dangereuses que si leur chute eût été complète."
Attestation d’Oriane (encre mauve) : Sade a raison, quitte à déroger à une règle, il faut toujours aller jusqu’au bout de son infraction car les demi-fautes ont autant de conséquences que les fautes entières. Je me suis toujours tenue à cette attitude et je ne crois pas qu’on puisse dire que cela ne m’a pas réussi.
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"J’ai toujours essayé de me tenir à l’écart du monde. Pourtant, comme le savent probablement mes lecteurs — du moins s’ils ont aussi parcouru, même distraitement le récit de Marc Hodges intitulé Général Proust — j’ai échoué. D’ailleurs est-il possible, à moins de choisir de vivre en ermite, de faire autrement ? Disons que je me suis tenu le plus possible à l’écart du monde passant l’essentiel de ma vie à m’efforcer à conforter mon espace personnel. Le bien vivre, voilà ce qui m’a toujours motivé. Est-ce ma profession de médecin qui m’a très tôt convaincu que la vie était trop aléatoire, chaotique, incertaine, fragile pour être risquée dans des entreprises qui, quel qu’en soit le résultat, nous dépassent ? Comment savoir, les trajectoires des êtres sont sans cesse déviées par de multiples petits incidents apparemment sans importance et qui, pourtant, à leur façon, contribuent tous à les conduire vers une fin inévitable." Attestation d'Oriane (encre bleue nuit): j'ai bien (très bien, y compris au sens biblique du terlme) connu Pierre le docteur Charlus qui, mari de Rachel, a été un moment mon amant. C'était un breton, né en 1962 me semble-t-il, peut-être à Lorient mais je n'en suis pas sûre. C'était un grand ami de Saint-Loup et nous l'avons entraîné, un peu malgré lui, dans notre complot contre notre Général de mari. J'ignore ce qu'il est devenu après 1990…
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"Imelda imagina le grand et vieux colonel s’asseyant dans la chaleur des Indes, dans un petit pavillon hindou, pour écrire la lettre pleine d’inquiétude.
— Ce que je veux dire, Imelda, c’est que les choses se passent ainsi. Les choses les plus importantes arrivent par hasard."
Attestation d’Oriane (feutre rouge) : je suis tout à fait d’accord, «les choses les plus importantes arrivent par hasard», l’homme est incapable de rien maîtriser dans sa vie et quand il croit être le maître il n’est que le jouet de ses illusions. Nous nous agitons la plupart du temps en vain et, quelle que soit la direction que nous décidions d’entreprendre, ce n’est que par une succession de hasards que nous retrouvons ici ou là…
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"Être trompé de quelqu’un c’est payer le tribut que l’on doit à l’humanité. Le sage peut être trompé la première fois ; la seconde on trompe l’imprudent. C’est ce qu’exprime fort naïvement à mon gré ce proverbe turc : « Si tu me trompes une première fois, tant pis pour toi, si tu me trompes une seconde fois, tant pis pour moi ». La honte de la première tromperie est toute pour celui qui la fait ; celui qui la souffre ne partage que la seconde. Mais se défier de tout le monde, c’est donner mauvaise opinion de son cœur. Car ou l’on juge des autres par soi-même, et en ce cas quelle idée ne donne-t-on pas de soi ? Ou l’on se croit seul homme de bien, et en ce cas quel orgueil et quelle injustice ?" Attestation d’Oriane (Bic rouge) : quel merveilleux petit livre, quelle écriture et quelle finesse d’observation ! Si j’écrivais, c’est ainsi que j’aimerais écrire, il y a dans la phrase une symétrie, un équilibre, une perfection qui me découragent. Si Le Général avait pu produire des proclamations de cette sorte, je pense qu’il aurait eu autant d’amis — et peut-être davantage — que d’ennemis ; mais hélas, ses textes décourageaient les meilleures volontés. Pourtant je suis persuadée que le peuple est sensible à la rhétorique.
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"Qui dira comment on passe de l’amour à la haine ? On ne sait rien d’un marin tant qu’il n’a pas affronté une tempête, un naufrage, un sauvetage, la mort. L’abîme franchi, l’homme devient plus obscur, plus opaque. Alors seulement on peut espérer le connaître. Après ses bagarres avec la nature, semblables à celles qui éclatent entre les hommes. Et les hommes sont ce qu’ils sont. Un capitaine est bien forcé d’accepter ceux que recrute la compagnie. Il ne les choisit pas. Il y a vraiment peu de choses que l’homme choisit dans sa vie. Le plus souvent, c’est lui qui est choisi." Attestation d’Oriane (Bic bleu) : que dire d’autre que ce qui est dit ici. La vie de tous ceux que je connais obéit à ces remarques (il est vrai qu’elles sont d’une banalité extrême… mais c’est peut-être la banalité, le fait de faire croire à chacun qu’il aurait pu avoir cette pensée et donc qu’il est intelligent puisque sa pensée est mise en avant par d’autres… qui fait la littérature). Je suis assez partisan d’une littérature automatique.
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"Tout cela est bel et bon. Il y a dix ans que j’ai achevé ce livre, et depuis lors je me suis occupé d’autres projets, d’autres idées, d’autres ouvrages. Pourtant, il y a moins de deux mois, j’ai appris que les livres ne sont jamais achevés, qu’il est possible pour un récit de continuer à s’écrire sans auteur." Attestation d’Oriane (crayon de papier vert) : les livres ne s’achèvent jamais, c’est ce que me disait Marc Hodges en me parlant de son HyperFiction. Non seulement il n’y a aucune raison qu’ils s’achèvent un jour mais ils ne cessent de se transformer. La littérature figée, coincée entre un début et une fin est une lecture finie et la recherche du temps perdu en est à la fois l’achèvement et l’affirmation d’un dépassement. C’est aussi l’avis de mon ami — et voisin— Jean-Pierre Balpe — qui, pourtant, est souvent en désaccord avec Marc en ce qui concerne l’écriture— lorsqu’il écrit (je ne sais plus où !…) : « la littérature n’a aucun intérêt si ce n’est celui d’affirmer la prééminence de la langue sur le monde ; avant tout même d’affirmer la prééminence de l’inventivité linguistique. L’homme n’est que ce qu’il parle. » C’est un peu prétentieux, mais me semble-t-il, quand même, juste.
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